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Bernard de Thiron, un témoin éclairé de son temps.

Bernard de Thiron, un témoin éclairé de son temps.

Pour comprendre la vie de Bernard de Thiron il faut s’imprégner du fait que, comme nombre de ses semblables du début du XIIème siècle, il avait la conviction d’habiter un monde ordonné et rationnel. Le mérite n’en revenait certes pas aux hommes, pécheurs par nature et indignes de confiance, mais à une harmonie logique par essence créée par Dieu. Les Saintes Écritures apportaient une réponse à toutes les questions, accompagnaient et éclairaient l’homme sans faillir à chaque étape de son existence.
Cette Bible, Bernard la connaissait presque par cœur. Cela lui permettait d’en faire la prédication lors de ses nombreux prêches sur les places publiques alors qu’il allait pieds nus sur les chemins et mendiait pour vivre.

Avant de rencontrer Rotrou III, comte du Perche, et de se fixer dans les bois de Thiron, Bernard avait longuement cheminé.
Né à Abbeville, sa quête religieuse l’avait conduit à l’abbaye Saint-Cyprien de Poitiers dont il fut l’abbé éphémère, puis dans les forêts de Normandie, un temps à l’abbaye de Savigny et jusqu’aux îles Chausay, où il avait désiré vivre en ermite.
Partout, il parlait de foi, de religion et se faisait le disciple de la grande réforme instaurée par le pape Grégoire pour le renforcement des mœurs religieuses.

La vie fut organisée à Thiron selon la Règle de saint Benoît, était une vie austère faite de lecture divine, de travail et de prière.
Suivons les moines de la nouvelle abbaye au fil des heures canoniales qui rythmaient chacun de leurs jours :

Vigiles : environ 4 heures du matin
Il s’y disait la lumière qui perce les ténèbres, la lumière qui envahit les cœurs.
Chantre de l’amour de Dieu, Bernard y prêchait la rencontre entre Dieu et l’homme et l’expérience de cette mort à soi-même qu’est l’obéissance.

Il rappelait à ses frères que tout avait commencé dans le froid et la boue…Que la pluie avait pénétré leurs hardes, que le gel avait figé leurs barbes…
Que, perdus dans la grande forêt du Perche, ils avaient gratté la terre de leurs mains, priés à l’orée des étangs en ne se nourrissant que de maigres cultures et de chasses aléatoires…
Ils leurs rappelait que la construction de l’abbaye était comme la promesse d’un lointain paradis…Que la force de l’âme avait dirigé leurs mains et qu’ensemble, dans la prière, ils avaient déterminé simultanément les limites du possible et du beau. Qu’ensemble, dans la même quête d’amour, ils avaient reconnu la pierre dans leur chair et l’avaient regardée comme leur propre peau en lui faisant suivre la ligne choisie et le volume naissant…

Laudes : vers 7 heures du matin
La lumière ruisselle partout en flammes innombrables…
Dans le temple où les sons s’élèvent dans une grave résonance, l’âme s’illumine autant par les effusions de la prière que par l’envoûtement du paradis de pierres…
La journée s’ouvre, le soleil renaît, symbole du Christ au matin de Pâques…

Dans la grâce légère de l’aube, Bernard prêchait l’inattendu de Dieu.
C’était le moment du renouveau, de la résurrection, des grâces rendues !
Dans ce moment d’offrande, alors que des larmes coulaient de ses yeux cavés par l’ascèse, il rappelait le rôle de leur maison de prière, centre de paix dans un monde perturbé par les querelles et les guerres, pôle d’harmonie qui célèbre l’éternité de la dimension divine dans la mobilité du temps et de l’espace…

Mais la jubilation succédait vite à ses larmes.
Fidèle à l’enseignement de Socrate, il exaltait les sens intérieurs qui favorisent l’expérience, il plaidait pour la connaissance de soi, point de départ de toute quête spirituelle, il plaidait pour l’humilité, pour la réception de la grâce dans le recueillement et le dépouillement qui sont autant d’accès à la sainte liberté des enfants de Dieu…

Sexte : vers midi
Midi le juste atteint son zénith. Il éclaire, il réchauffe la terre…
Sa lumière est symbole de paix, de charité universelle…

Bernard, avec ce mélange de prudence et d’audace, de réserve méditative et d’action impétueuse qui le caractérisaient, répétait à l’envie que chacun était le reflet de cette lumière.

Les bras dressés vers le ciel, il parlait du temple moral du Fils de l’Homme. En sa présence tout paraissait facile : la vie intérieure de l’âme placée au-dessus de toute pratique extérieure, l’invisible au dessus du visible, le royaume des cieux au-dessus des biens de la terre…

Il disait que Sexte était l’Heure immobile, le mitan du chemin où la tentation frôle chacun de jouir un peu des choses humaines. Il rappelait que c’était l’Heure de la crucifixion où, dans le sombre silence d’un ciel voilé, le Christ avait mesuré l’abîme de l’humaine souffrance et répandu son pardon comme un soleil sur la terre.

Vêpres : vers 6 heures du soir
L’Heure de la Cène, sacrifice éternel de l’agneau, révélation gracieuse de lumière éternelle…L’Heure du vrai soleil, l’Heure du véritable jour…
Bernard rappelait comment, rachetés par l’espérance, ils pouvaient s’évader du cercle des causalités et tendre de toute leurs forces vers l’Esprit révélé comme Amour…

Comment exprimer l’enthousiasme que provoqua Bernard dans une région aussi peu spiritualisée que le Perche en cette année 1114 ?
L’Église y parlait si peu à l’âme…
Bernard était alors paru vêtu comme un mendiant, les pieds nus. On l’écoutait malgré soi car il savait parler et que ce qu’il disait était si simple que tout paraissait nouveau dans ce langage sans mots difficiles à comprendre…
Nul besoin d’avoir étudié pour le suivre et on le suivait, d’abord parce qu’il parlait en marchant, surtout parce qu’il croyait tout ce qu’il disait…
Et il le croyait avec une telle force que toutes ces choses qu’on avait apprises enfant se mettaient à devenir vraies d’une façon merveilleuse…

Dans la tonalité singulière des Vêpres chacun entendait la voix chantante du vieil ascète évoquer les illusions du vieil homme qu’alimentent les nourritures éphémères ; chacun l’entendait évoquer le chemin du jardin céleste et de la béatitude sans fin.

Complies : vers 9 heures du soir
L’Heure de l’ultime confidence…
L’Heure du labyrinthe qui nous conduit à l’intérieur de nous même, qui nous entraîne vers ce sanctuaire intérieur et caché dans lequel siège le mystère de l’être…

Ferveur des nuits !
Bernard aimait cette nuit où l’image divine s’anime dans l’ombre.
Dans le clair obscur vacillant des cierges, il évoquait son pèlerinage céleste…
Son langage fleuri d’images symboliques était porteur de tant d’énergie !
Ses incitations à la louange et à l’émerveillement diffusaient tant de douceur et de clarté !
C’est une de ces nuits que Bernard, à bout de souffle, s’est humblement effacé devant la Présence dont il n’avait jamais cessé de scruter le mystère…

Crédit photo : Michel Germain, Public domain, via Wikimedia Commons

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