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Abbaye de Thiron : Histoire et rayonnement d’un joyau médiéval du Perche

Abbaye de Thiron : Histoire et rayonnement d’un joyau médiéval du Perche

Abbaye de Thiron, Lumière du Perche

Il faut imaginer le soleil de Pâques en ce début de XIIème siècle. Bernard, le rude ascète qui a cheminé dans tout le nord de la France et jusqu’aux îles Chausey pour prêcher la réforme de l’Église voulue par le pape Grégoire, vient de célébrer l’office dans l’enclos de bois où il a installé la friche de son futur monastère.

Durant les six derniers mois d’un hiver épouvantable, le saint ermite a tenté d’appliquer la règle de Benoît à ses compagnons qui le suivent depuis des années sur les chemins. Ces hommes épris de la liberté du pèlerin oublient parfois qu’ils sont en train de devenir des moines mais la ferveur de leur guide, l’instinct de survie comme la rigueur de la règle les poussent au-delà d’eux mêmes. Le regard vide, mal ravitaillés, armés d’outils de fortunes, isolés sur la pierre dure gorgée de froid, épuisés par le travail et le jeûne, les nouveaux cénobites chantent la messe dans leur oratoire de bois qui dresse sa croix sommaire au-dessus des ravines marécageuses qui longent les bois de Thiron.

La boue a maculé leurs corps décharnés, le vent a desséché leurs rides, leurs scapulaires ne sont plus que guenilles mais ils chantent l’amour de Dieu avec ferveur.

Monseigneur Yves, évêque de Chartres, s’est déplacé en litière pour l’occasion, de son château de Pontgouin. Nombre de seigneurs du Perche accompagnés de leurs dames entourent Rotrou, le jeune comte du Perche que la renommée célébrera sous le surnom de Magnifique pour sa bravoure, sa culture et sa grandeur d’âme.

Un des compagnons de Bernard a eu la vision nocturne que le comte du Perche aiderait à la construction du nouveau monastère et la merveilleuse révélation s’est réalisée : Rotrou et sa mère se vouent corps et âme à la cause de l’abbaye naissante.

Il faut imaginer le progrès des moines qui creusent le marécage. Il faut guetter la vie qui se devine, tapie à l’orée des grands arbres. Tout contre la levée de l’étang s’ébauche la construction des bâtiments destinés à la transformation des récoltes, celle du pressoir banal où les paysans pourront fabriquer leur cidre, celle de la boulangerie où des moines s’activent auprès d’un four à pain provisoire.

Il faut imaginer le chantier de l’abbaye retentir de ses bruits familiers : un cliquetis accompagné de coups sourds, de grincements réguliers… A l’endroit de la future église les murs de pierres de poudingue mouchetés de pourpre commencent à s’élever. Les tailleurs sculptent les rares modillons qui animeront les corniches de leur langage symbolique et regardent avec envie la bonne pierre de Caen, tendre calcaire « facile au crocodile », que le roi d’Angleterre a fait expédier pour l’édification du cloître. Combien de ciseaux ont-ils déjà cassés sur les chapiteaux qui orneront la façade occidentale ?

Il faut imaginer la basse-cour bordée de bâtiments à pans de bois qui abritent déjà porcherie, étables et écuries…Au milieu de la cour et de ses cohues de volatiles, la pêcherie campe ses murs en bois à claire-voie sur le grand abreuvoir. Des moines, la soutane grise relevée à mi-cuisse, actionnent à grand peine la large vis du pressoir qui fait se lever le fond mobile tandis que des convers hilares s’amusent à puiser le poisson à pleines mains.

Il faut imaginer, à midi, les moines qui regagnent en silence le réfectoire provisoire qui se déploie dans la longueur de la future aile nord du cloître. Dans la cuisine contiguë les moines s’activent auprès d’une immense cheminée à plusieurs conduits pour griller les poissons et fumer les langues de porc. Dans le cellier, le moine cellérier veille sur les barriques de bois neuf où seront entreposés le cidre de l’hortus pomarius du monastère et le vin de leurs vignes de Brunelles.

L’abbaye comptera bientôt près de deux cents moines. L’influence de son nouvel Ordre, qui a instauré la stricte observance de la Règle de saint Benoît, est telle dans la Chrétienté, où les grands principes de la vie monastique se sont souvent distendus, que les généreux donateurs se multiplient et que le roi de France, Louis VI le Gros, assurant la communauté de sa protection, fait de Thiron une abbaye royale.

Bientôt les prieurés se multiplient dans la région où de petites communautés détachées de Thiron sous la direction d’un prieur nommé par l’abbé gèrent les terres issues des donations seigneuriales.

Bientôt la communauté des moines de Thiron et la sainteté de son abbé suscitent la vocation des seigneurs étrangers. Le rayonnement de l’abbaye s’étend à l’Angleterre, au pays de Galles, à l’Irlande et aux Highlands d’Écosse. L’affection que vouait Henri d’Angleterre à Bernard de Thiron et à son gendre Rotrou y jouent un rôle déterminant. Les abbayes filles de Thiron s’élèvent à Selkirk, puis à Keso, Arbroath, Humberston…

Décadence de l’abbaye de Thiron

La longue lignée des abbés réguliers de Thiron (trente abbés) s’éteindra au milieu du XVIème siècle avec la création pernicieuse d’un nouvel ordre de gestion : celui des abbés commendataires.

La commende était un système par lequel le roi disposait des revenus des abbayes dont il donnait les bénéfices à quiconque lui plaisait, qu’il soit ecclésiastique ou non.

Commence alors l’oubli progressif de l’idéal de pauvreté fixé par Bernard et la grande noria des grands de ce monde qui prennent possession de l’abbaye sans même y résider.

Parmi ces abbés commendataires il y eut quelques personnages de qualité comme le cardinal du Bellay, oncle du poète, le cardinal de Birague, conseiller au parlement de Paris qui fut l’un des instigateurs de la Saint-Barthélemy ou encore Charles de Ronsard, frère du célèbre poète, mais ils étaient trop étrangers à l’esprit de Thiron pour en empêcher la progressive décadence.

Les carnages et pillages des guerres de religions ne firent qu’accélérer le processus et au début du XVIIème siècle il ne restait qu’une quinzaine de moines dans une abbaye en ruine.

Une rémission cependant avec la nomination du fils d’Henri IV, Henri de Bourbon-Verneuil, à la tête de l’abbaye. Attaché à rétablir l’Ordre de Thiron, il fit venir un groupe de moines rigoureux de la nouvelle congrégation de Saint-Maur qui firent refleurir un temps la stricte observance de la Règle de saint Benoît.

Les mauristes restructurèrent l’abbaye et créèrent un collège d’enseignement où le rythme de vie des pensionnaires s’apparentait à celui des moines qui les encadraient. Louis XVI fit de ce collège une école royale militaire où le boursier Bonaparte faillit prendre ses quartiers.

La fin de cette belle histoire s’écrivit lors des journées révolutionnaires qui, comme partout en France, firent table rase de ce qui avait été une des Lumières de notre région.

Pour plus de détails voir le magnifique livre de Denis Guillemin édité par les Amis du Perche : Thiron, abbaye médiévale.

Lire également Histoire du Perche de Philippe Siguret et Rotrou le Magnifique, le roman historique de François Bourdin.

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