Création littéraire du XIXe siècle et tradition festive authentique du XVIIIe, la Bourbonnaise de Margon unit fiction romanesque et réalité populaire en un rituel toujours vivant.
Quand Margon s’embrase chaque été
À Margon, la légende de la Bourbonnaise ne se raconte pas seulement elle se vit.
Chaque année, lors de la fête du village, un rituel spectaculaire rassemble habitants et curieux. Le dernier samedi de juin, sur les bords de la Cloche, un mannequin représentant Marguerite de Radray, dite la Bourbonnaise, est livré aux flammes sous les yeux de la foule.
Ce geste symbolique perpétue une histoire sombre et passionnée, transmise de génération en génération, mêlant amour trahi, jalousie, mensonge et châtiment. Une légende que l’on dit née au cœur du Moyen Âge, à l’époque des croisades.
Une tragédie médiéval
L’histoire nous ramène au temps où le sire de Courcelles, seigneur du pays, partit combattre en Terre sainte. Avant son départ, il confia à son épouse une consigne formelle : leur fille unique, Sophie, ne pourrait être mariée qu’au chevalier porteur de son anneau et d’un consentement écrit, scellé de ses armes.
Deux nobles convoitaient alors la main de la jeune héritière :
le comte de Nogent et le baron de la Manorière, voisin du château de Courcelles.
Mais le baron était déjà épris de Marguerite de Radray, châtelaine de Margon. Amoureuse et confiante, elle lui avait accordé son cœur. Pourtant, soignant un jour le baron blessé, Sophie de Courcelles éveilla en lui une nouvelle passion. Séduite à son tour, la jeune fille lui promit amour et mariage.
Apprenant cette trahison, Marguerite laissa la jalousie et la colère guider ses actes. Bien décidée à se venger, elle imagina un stratagème d’une redoutable habileté.
Le faux consentement
Connaissant parfaitement le sceau, l’anneau et l’écriture du sire de Courcelles, Marguerite fit fabriquer de parfaites contrefaçons. Elle rédigea un faux consentement paternel, prétendument écrit avant la mort du croisé, et l’envoya au comte de Nogent par l’intermédiaire d’un faux ermite.
Convaincu de l’authenticité des preuves, le comte se rendit au château de Courcelles. Malgré leurs doutes et leur chagrin, la mère et la fille se soumirent à ce qu’elles croyaient être la volonté d’un époux et d’un père. Sophie fut mariée contre son cœur.
La supercherie aurait pu rester à jamais secrète, mais le destin en décida autrement.
L’aveu et le châtiment
Gravement malade et rongée par le remords, Marguerite de Radray fit une confession publique avant de mourir, révélant toute l’ampleur de sa tromperie. L’émotion fut immense. Pour que le crime ne reste pas impuni, un procès fut instruit, et selon les lois de l’époque, la peine des faussaires était le feu.
Le cadavre de Marguerite fut condamné au bûcher. Afin que nul n’oublie sa faute, il fut décidé que chaque année, un mannequin représentant la châtelaine de Margon serait brûlé en public.
Une autre version de la légende raconte que Marguerite fut jugée de son vivant, pendue, traînée, puis brûlée, et que son domaine fut détruit pour effacer jusqu’à son souvenir.
Entre légende et réalité
On pourrait croire cette histoire tirée de faits authentiques du Moyen Âge. Pourtant, les recherches historiques sont formelles : aucun des personnages ni des événements ne repose sur une base réelle.
La légende de la Bourbonnaise est en réalité une création littéraire du XIXᵉ siècle. Elle fut imaginée en 1832 par Madame de Pizieux, écrivaine amateur vivant au château de Montgraham, qui inventa de toutes pièces ce récit dramatique.
Mais alors, d’où vient la tradition du mannequin brûlé ?
Une origine inattendue
La coutume est bien plus ancienne que la légende elle-même. Vers 1760, un aubergiste de Nogent, nommé Roulleau, propriétaire de l’hôtel du Grand Cerf, chercha à attirer soldats et clients. Il eut l’idée d’organiser un feu de la Saint-Jean devant son établissement, puis d’y brûler un mannequin pour amuser la foule.
D’abord un soldat ennemi, puis plus tard une femme. À la même époque, une chanson populaire circulait dans toute la France, moquant Madame du Barry, maîtresse de Louis XV, surnommée la Bourbonnaise. Le rapprochement fut immédiat.
Le premier mannequin de la Bourbonnaise aurait ainsi été brûlé en 1768.
La tradition se transmit ensuite d’aubergiste en aubergiste, avant d’être reprise lors de la fête de Margon, où elle trouva définitivement sa place.
Une légende toujours vivante
Aujourd’hui encore, la Bourbonnaise continue de brûler chaque année, non comme un châtiment, mais comme un héritage populaire, mêlant folklore, fête et mémoire collective.
À l’image de la Velue dans la vallée de l’Huisne, la Bourbonnaise est devenue un symbole local fort, rappelant que dans le Perche, les légendes ne disparaissent jamais vraiment : elles se transforment, se racontent et se célèbrent.
Retrouvez toutes les infos sur la prochaine édition ici


