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Rotrou III le Magnifique, comte du Perche (1080-1144)

Rotrou III le Magnifique, comte du Perche (1080-1144)

Rotrou le Magnifique est l’antithèse personnifiée de toutes les idées reçues véhiculées par les ignares depuis des siècles sur le Moyen Age.

Son portrait nous permet la découverte d’un temps mal connu où se mêlent le profane et le sacré, où se développent la chevalerie, la notion de cité, le commerce, les sciences et les arts.

1-Le chevalier

Né dans le dernier quart du XIème siècle, Rotrou III est le fils d’une noble lignée.

Son père, Geoffroy IV, dit le lion, est considéré comme le premier comte du Perche. Il s’était illustré à la bataille d’Hastings (1066) qui ouvrit les portes de l’Angleterre à Guillaume le Conquérant.

Sa mère, Béatrice de Roucy, était la noble fille d’un grand baron de la France du Nord.

Très jeune il est exercé à son métier de chevalier.

Il faut l’imaginer mûrir à l’abri du donjon de Nogent et dans le calme des voûtes du monastère voisin. L’éducation conjointe de sa famille et de ses maîtres éveille en lui la force de la loi, l’universalité de la foi. Au-delà du dur apprentissage de la guerre il apprend l’humilité et le dévouement. Au-delà de la gloire sur le champ de bataille, de l’honneur et du courage face à la mort, il apprend la camaraderie entre compagnons d’armes, la primauté de sa mesnie et le respect des commandements de Dieu.

Ses prouesses le feront entrer de son vivant dans la légende.

Il faut dire qu’il n’a pas quinze ans quand il part pour la première fois en Espagne combattre les rois musulmans qui tiennent la haute vallée de l’Ebre. Il y retournera à quatre reprises. Son renom sera tel au pays du Cid que le roi de Navarre le fera comte de Tudela et lui confiera la seigneurie d’un quartier de Saragosse qui porte encore le nom de Barrio de Alperche.

Il faut l’imaginer, lors de la première croisade, en ce petit matin de juillet 1099. Il a dix neuf ans et dirige déjà le dixième corps d’armée du duc de Normandie. Dans l’aube indécise il regarde Jérusalem qui, dressée sur son éperon rocheux, domine la vallée de pierres où les tombeaux des rois de Judée lui font une ceinture sépulcrale. Il faut imaginer ce guerrier bardé de fer, son allure décidée, son regard pénétrant sous sa longue chevelure blonde.

Face à la tour des Cigognes qui domine la vallée du Cédron, caracolant sous les bannières du Perche, il pense que c’est la Jérusalem céleste elle-même qui va lui ouvrir ses portes. Cette vision d’éternité ne hante-t-elle pas son âme enfiévrée depuis qu’il a quitté sa terre, sa parenté et ses réseaux de solidarité protectrice ?

A chaque retour au pays il lui faut défendre sa terre. Contre les troublions du Perche Gouet, tout d’abord, qui profitent de ses moindres absences pour attaquer le donjon familial, mais surtout contre les attaques répétées de la famille de Bellême, les sinistres Talvas (Robert, dit le diable, puis son fils Guillaume).

Il est également de toutes les batailles menées par son beau-père le nouveau roi d’Angleterre dont il est le vassal depuis qu’il a épousé sa fille Mathilde.

Sa mort en janvier 1144 sous les remparts de Rouen relève aussi de l’épopée…

2-L’homme de foi

Les témoignages portés par les historiographes de Rotrou, français comme espagnols, brossent les contours d’un homme fondamentalement pieux. Sa relation avec le sacré est vécue avec une telle intensité qu’on a peine à l’imaginer aujourd’hui.

Sa pratique religieuse le porte au-delà de son chemin personnel. Il aide financièrement l’édification de nombreux sites religieux : la construction de Notre Dame du Mont Harou à Moutiers, la fondation de l’abbaye de Tiron où il se lie d’amitié avec Bernard, le saint abbé fondateur, la création de l’abbaye de la Trappe en souvenir de la mort tragique de son épouse dans le naufrage de la Blanche Nef (1120) dont le retentissement fut considérable en Europe.

3-Le créateur d’un état féodal

Si les habitants du Perche ont encore, aujourd’hui, conscience d’une appartenance et d’une identité, c’est à Rotrou III qu’ils le doivent.

Après l’annexion du territoire de Bellême (prise de la ville en 1113), il a su donner au Perche, grâce à une sage administration, les dimensions d’un véritable état.

L’organisation de son comté repose notamment sur l’élaboration minutieuse de la charte de coutume qu’il présenta à l’assentiment des forces vives de la province lors d’une cérémonie qui marqua les imaginations.

Là encore, il nous faut imaginer l’immense salle dite des Calendes du Perche qu’il vient de faire construire au sein de la léproserie de Chartrage précédemment fondée aux abords de Mortagne pour y loger les malades infestés par la lèpre.

Il faut imaginer la décoration de la salle où sont intervenus les meilleurs maîtres de Normandie et du Perche : les murs ornés de motifs emblématiques où dominent les armes d’argent à trois chevrons brisés de gueules omniprésentes, les tapisseries multicolores, le riche pavement qui étale les couleurs chamarrées de sa carte du monde connu, les fenêtres géminées qui donnent sur le couchant.

Il faut imaginer ce parterre où, parmi clercs, bourgeois parfois lettrés et laboureurs empruntés, dominent des barons peu habitués à tant de luxe et de solennité.

La charte de coutume qu’on leur présente structurera, par force de loi, tout ce qui touche aux transactions et à la valeur des monnaies. Elle codifiera les procédures de justice et de droit privé jusqu’à la fin de l’Ancien Régime sur tout le territoire du Perche !

Afin de bien comprendre l’importance de cette coutume il faut étudier ce qu’a pu être l’organisation familiale à cette époque. Là se trouve la clé du Moyen Age et aussi son originalité.

Tous les rapports sociaux s’établissaient sur le mode familial : ceux de seigneur à vassal aussi bien que ceux de maître à apprenti.

La vie rurale et l’histoire de notre sol ne s’expliquent que par le régime des familles qui y vécurent.

Loin de l’individualisme forcené qui caractérise nos sociétés décadentes, c’est l’intérêt de la lignée, l’intérêt du groupe, du corps de métier qui primèrent.

Nous retrouvons cette idée maîtresse dans la constitution de la commune de Nogent, où Rotrou, parmi les premiers seigneurs de son siècle, donna aux bourgeois du Paty les libertés nécessaires à l’exercice fécond de leurs métiers et à la réglementation d’un commerce loyal.

C’est un spectacle des plus captivants de l’Histoire que de voir la naissance de cette cité nouvelle (Nogent vient de Nogentes, nouvelles gens), qui s’organise autour de l’industrie textile et de la création de marchés sous la protection d’un système corporatif garant d’une solidarité sans précédent.

4-Le lettré

Très jeune Rotrou a été initié aux belles lettres de l’antiquité mais aussi à la littérature de son époque.

Cette dernière, véhiculée dans les cours princières comme sur les places publiques, puisait sa matière dans le sol de France, dans les aventures de ses barons, dans les ruses de ses femmes, dans ses campagnes fécondes et ses villes bruyantes.

Contrairement à l’esprit d’imitation qui hante nos sociétés occidentales depuis la Renaissance, la pensée de l’époque était imprégnée de création. Aussi peut-on s’imaginer que la structure intellectuelle de Rotrou était faite de cette verve, de ce jaillissement perpétuel d’ironie, de ces mots à l’emporte-pièce, de ces sarcasmes, de ce sens de la répartie, de ce rire sonore enfin, rire des fabliaux, des farces et des sermons joyeux. Les soirs de veillée nous pouvons l’imaginer dans la salle haute du donjon de Nogent en train d’écouter un trouvère de passage conter les accents les plus intenses de l’amour humain, la vaillance d’un preux ou les débordements féeriques de mondes imaginaires…

La cour du Perche était probablement l’une des cours les plus évoluées de la France du Nord.

Nous en prendrons pour témoignage l’ambassade menée à la cour d’Aquitaine à l’occasion des fiançailles du futur Louis VII, alors dauphin de France et d’Aliénor d’Aquitaine.

Cette cour passait pour la cour la plus riche intellectuellement de toute la France. Le duc Guillaume, le grand-père d’Aliénor, était, lui-même un illustre troubadour.

Pour donner l’éclat nécessaire à cette ambassade, le roi de France fit appel à Rotrou pour ses qualités humaines et surtout intellectuelles. Ceci alors que le comte du Perche était le vassal du roi d’Angleterre et par là son ennemi sur de nombreux champs de bataille.

5-Le personnage de légende

Les historiens se sont penchés sur l’histoire peu banale de ce héros reconnu par ses pairs et par les écrivains de l’époque.

A tel point que certains ont estimé que sa vie avait servi de modèle à Roland, le preux chevalier mort à Roncevaux. La chanson de Roland, première chanson de geste de la littérature occidentale, aurait été diffusée par les jongleurs en souvenir de Rotrou, le chevalier très chrétien.

Outre atlantique, d’autres historiens ont vu dans le comte du Perche le modèle de Perceval, best-seller de Chrétien de Troyes à la fin du XIIème siècle.

Quoi qu’il en soit un personnage haut en couleur qui nous permet de rêver de cette époque qui fut tant méprisée !

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